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Trentième anniversaire de l'Opération Villages Roumains
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Trentième anniversaire de l'Opération Villages Roumains

    • Quand 13/03/2020 à partir de 18:00 (Europe/Brussels / UTC100)
  • Maison de la Culture
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Cette année, nous fêtons le trentième anniversaire d’un des plus grands mouvements de solidarité et de défense des valeurs européennes qui se soit mis en place au cours des dernières décennies : l’Opération Village Roumain (OVR). Ce mouvement citoyen, qui a été très vite relayé par nos autorités locales, a montré combien nos populations savent se mobiliser pour défendre ses idéaux quand ils sont attaqués. 

Le Comité OVR « Coopération Profondeville – Chiléni » souhaite se souvenir de ces événements qui ont aussi frappé la population de Profondeville et de nombreuses autres communes du pays.

En collaboration avec l’Administration communale qui a participé à l’Opération Village Roumain en adoptant un petit village des Carpates, Chiléni, nous avons le plaisir de vous inviter à la réception que la Commune et OVR organisent le vendredi 13 mars dès 18h à la Maison de la Culture de Profondeville. Ce sera l’occasion de se remémorer ces moments parfois épiques qui seront illustrés à travers une petite exposition ...

 

« Nous avons fait la Roumanie », 27 mai 1990 par Michel Brichard
 

Plusieurs réunions précédent cette expédition vers la Roumanie. L’angoisse des préparatifs pour que cela réussisse est présente.

Moi ! Qui va venir ? Aura-t-on assez de dons pour remplir les deux camions prévus ? La population a déjà beaucoup donné au mois de décembre ! L’intendance, ... comment va-t-on faire ? Les papiers à remplir, le franchissement facile des douanes, avec quels formulaires ? Je reçois I’aide de Patrick Dubois, quelques conseils des habitants de Lustin qui avaient fait le premier voyage.

Enfin, petit à petit, le groupe s'étoffe ; les camionneurs, l’interprète ; chacun cherche à partir avec quelqu'un qu'il connait. Ce sera un convoi destiné aux enfants, donc nous partirons avec des enseignants.

A la deuxième réunion, nous sommes au complet, on lance l’opération "Parrainage des enfants".

Passeports, visas, argent, assurances, documents douaniers, essai du camion, tout cela commence à s’organiser. Chacun essaie maintenant de ramasser des colis. II faut absolument que ces camions soient remplis. On aurait l’air de quoi ? Suite à une lettre reçue à Lustin, on récolte du blé, des plants de pommes de terre. Des personnes de Profondeville se cotisent pour permettre cet achat. On vend des autocollants. La date du départ approche. Vendredi 30 mars après 16 heures.

On charge les camions, aucun problème, les camions seront pleins. L’intendance sera centralisée dans le mobil home. Les camions sont garés chez Jean. Le départ est fixé à 6 h 30, le samedi 31 mars 90.
Nuit plutôt agitée. Le réveil : coup de téléphone chez les dormeurs. Rendez-vous chez Jean où nous attend une table de déjeuner. L'embarquement et le départ dans le petit jour naissant se fait sous l’œil des proches qui restent.

Au compteur 0 km. Il fait froid dans le mobil home. Le propriétaire donne les explications d'usage pour l’utilisation des instruments de bord. Vers 8 h, un arrêt le long de l’autoroute. On procède alors à la distinction de nos véhicules par la pose des sigles « Vi11ages Roumain » et celui de l'Europe. On est parti….

Un premier passage en douane où le premier fonctionnaire appose le premier cachet, remplit le premier papier d'une longue série. On s'essaie à des signaux de communication entre camions.

Otto met un certain temps à comprendre la signification des clignoteurs. On loupe la direction Trier par autoroute, petit carrousel pour rien, la bonne direction est retrouvée. 

C'est l’apprentissage de la conduite en convois. A Roodt s/ Syre, on fait le plein de carburant; chacun à son tour, les véhicules, devant les pompes, les occupants quant à eux, défilent au magasin ; achat de cigarettes, d'alcool, de chocolats. Pascal a des idées, une grande bouteille de pommes, pas de jus.

Par les vignobles de Moselle, on franchit la frontière allemande. Richard, le devoir accompli, il a filmé, prend son repos. Trois cents kilomètres après le départ, nous sommes à Kaiserlautern, il est presque midi. A la sortie de la ville, c'est I ’arrêt « dîner ». On sort son casse-croute préparé à la maison. 

Par les vignobles du Neckar, le long des côteaux couverts d'arbres fruitiers en fleurs, on poursuit par Sinsheim. A 16 heures, pause-café, biscuits, on utilise pour la première fois la cuisinière du mobil home.

On traverse, une superbe région de collines entre Nurenberg et Regensburg. Passau (c'est presque I’ Autriche) est à 190 km.

Il est 17 h 30, nous avons parcouru 639 km. On stoppe pour permettre le remplissage du réservoir du camion de Michel. On est à Velburg. Le temps est merveilleux. Dans le mobil home, Richard est au volant, je convoie. Soudain, petits soubresauts, Richard est perplexe. « Que se passe-t-il ?»  L'accélérateur est coincé !

Panique ! Jean arrive, on envisage une sortie d'urgence dans un parking. Celui-ci approche, la vitesse du véhicule est assez rapide. Jean prend la pédale avec les mains. Richard négocie une entrée à la hussarde. Deux personnes assises sur une pierre au début de l'aire de repos nous regardent ahuris. Enfin, on s'arrête. 

Inspection de l'engin, câble bloqué. Pièce de rechange ? Jean, imperturbable, annonce qu'il faut trouver quelque chose. Et on trouve un ressort tiré de l'indicateur de frein a mains. Tel un artiste, à l'aide d'une petite pince, il façonne la boucle adéquate.

Après plusieurs essais, la réparation est effectuée. On remarque dans le groupe, les mécaniciens et les autres. Ceux qui écoutent les alouettes en sirotant un Sprite citron, ceux qui discutent le coup et ceux qui font de la technique.

A 18 h 30, on quitte le parking et Bernard annonce solennellement qu'on roule vers l'est car le soleil est dans notre dos(sic). On approche du Danube, on a prévu sa venue en regardant les cartes routières !

18 h 58, on franchit le Danube Bleu, non, verdâtre. Le paysage est paisible. Un beau château se mire dans les eaux glauques du fleuve. Passau approche. Le soir tombe, il est 20 h 30, on a parcouru 811 km. On longe encore le grand fleuve européen, on le traverse, le retraverse ; la brume d'étend, les berges sont encore très naturelles, les saules ouvrent leurs jeunes feuilles tendres. Arrêt car les grands phares du motor-home sont récalcitrants, on réparera plus tard !

22 h 30, on arrive à la frontière autrichienne. Un peu d'ordre, la guitare dans la douche les déchets à la poubelle. Stop. Les barrières sont fermées. Je me décide à prendre mes papiers, pénètre dans le bâtiment, personne ! Comment va-t-on en sortir ? Enfin, un homme à képi. Il faut les passeports. C'est ce que je comprends. Retour aux camions, je prends les documents souhaités, je les donne au préposé. On attend, vingt minutes plus tard, le douanier me demande des papiers verts. Où sont-ils ? Y en-a-t-il d’abord ? 

Promenade administrative avec Dominique et Otto chez les Allemands puis chez les Autrichiens. Je n‘y comprends rien, on présente tout ce qu'on peut présenter. Enfin à 23 h 50, on entre en Autriche. On profite pour faire un changement de conducteur. Certains vont se reposer, d'autres convoient.

On débute alors, l'apprentissage du voyage nocturne en convoi. La traversée de Vienne par exemple ou la distraction ou la vitesse ou la " umleitung " n'ont pas permis de trouver la route de Budapest, ce qui entraine le convoi en un long demi—tour sur un boulevard en pleine nuit. Buda est retrouvée, la route se poursuit pour atteindre la frontière hongroise vers 6 h du matin. Il fait frais. Dans le noir, on entend les alouettes annoncer la venue prochaine de l'astre céleste. Mais, plus terre à terre, ce sont désormais les douaniers autrichiens qu'il faut trouver. Personne, mode d'emploi svp pour passer une frontière pendant la nuit. Déambuler dans les couloirs à la recherche d’un uniforme, ah, là, derrière une fenêtre voilée, je distingue le fonctionnaire ronflant sans doute. Toc, Toc, soubresaut, réflexe ; pour se donner une contenance, il empoigne le cornet du téléphone et ouvre le rideau, puis le guichet. On présente nos papiers, avalanche de cachets sur les documents. Enfin, nous sortons. Mais sur le quai, un jeune douanier flairant peut-être la fraude montre du doigt le mobil home. " Pas de papier pour cela " en le montrant du doigt. Explications et hop, enfin, la barrière se lève. Bonjour la Hongrie.

Ici, on a Otto, c'est à lui de jouer. D'emblée, on nous gare sur le parking, l'aube se lève, la brume aussi. Au bureau des douanes, enfin plutôt un hangar car il y a un monde de différence entre les bâtiments autrichiens et ceux-ci. Notre arrivée coïncide malheureusement au changement de service. 

Chacun fait ses comptes avant l'arrivée des remplaçants. Otto offre une cigarette au fonctionnaire. Nous attendons alors avec quelques routiers que le système de passage se mette en branle. On salue aussi l'arrivée de gens d'Arlon qui avec leurs voitures font un transport vers un village roumain. Après avoir acheté des bons de carburant, il est 6 h 56, on entre en Hongrie, petit pincement, le premier pays de l'Est. Villages propres ; le printemps est déjà là, les arbres sont en fleurs.

Prise de carburant avec les bons officiels mais bien vite Otto s'aperçoit que l'affaire des bons a surtout profité à l'état où à l'agence en douane car il y a possibilité d'avoir du carburant sans passer par les bons. On profitera de cette possibilité au retour. C'est le moment aussi de déjeuner ; une heure de repos, les " Conchitas" en profite pour mettre de l'ordre dans la cambuse.

On approche de Budapest. On va traverser la ville un dimanche, aux environs de midi. Ce sera épatant ! Je récupère la route sur un petit plan de la ville, on se dirige donc en convoi vers le centre. Longue descente par les boulevards envahis par les chauffeurs du dimanche, on franchit le Danube par le pont Margit où on jouit de la vue traditionnelle sur le parlement et la citadelle. On poursuit sur 1'autre partie de la ville par le centre commercial. Plaisir intense pour les chauffeurs : voitures, trams, piétons, feux rouges, verts, indications. On se croirait à Paris ! Devant nous, le mobil home semble perturbé. A un feu rouge, Otto en descend et se précipite dans le camion qui suit. Il paraît que l'atmosphère du premier véhicule est surchauffée. Quel chemin prendre ? Enfin, après un virage à 90°, le convoi pénètre dans une petite rue. Va-t-on aller se lancer dans la gueule du sens interdit ? non, petit manège et on se retrouve sur la route de Debrecen. On quitte l'agglomération.

A 1 heure, on décide de manger. En vain, la nourriture est vraiment trop congelée malgré la chaleur qui règne dans le véhicule et à l'extérieur. Une heure plus tard, on opte pour les raviolis en boîte et la Jupiler. C'est ä Albertina, au km 1400 de l'expédition.

C'est alors, la traversée de l'immense plaine hongroise, avec par moment la putsa avec ses champs de roseaux, ses puits typiques à balancier que l'on retrouvera aussi en Roumanie. On traverse de jolis villages avec des arbres fruitiers tout fleuris, des maisons aux tuiles plates construites perpendiculairement à la route. La frontière approche. A 17 h, nous quittons la Hongrie en ayant donné du café au douanier qui le demandait d’ailleurs ! Accueil souriant des jeunes soldats roumains vêtus de 1'uniforme typique vu de nombreuses fois sur les écrans de télévision depuis la Révolution. Photo-souvenir avec le V des deux doigts, symbole de la nouvelle Roumanie. C'est un beau moment du séjour ! On roule, en cahotant, vers Oradea, la première ville roumaine traversée. Premiers étonnements ! Que de monde sur les trottoirs, on nous regarde d'une façon étrange. Seuls, les enfants nous sourient en nous lançant le V de la victoire, certains adultes aussi mais avec un air très sérieux. Des files de voitures attendent aux stations d'essence une livraison de carburant. Par contre, des voitures emmaillotées sur l'aire de stationnement espèrent des temps meilleurs à l'époque où la circulation était limitée. On longe des bâtiments délabrés, type HLM. La systématisation aurait sans doute multiplié ce type de construction. Les routes en ville sont désastreuses. On quitte Oradea pour se diriger vers Cluj.

C'est alors la traversée de petits villages typiques avec de jolies maisons de bois précédées de puits à balancier. Tous les arbres qui jouxtent les maisons ont revêtu leur " jupe " de chaux ce qui leur donne un air propret et gai. On traverse des agglomérations aux trottoirs encombrés de monde. Mais que peuvent-ils bien faire ?

La nuit tombante nous retrouve installée le long de la route, entre deux villages espérant ainsi ne pas subir l'assaut des villageois, pas pour éviter le contact, mais notre mission, c'est d'arriver à Chiléni. A peine arrêté, trois enfants s'approchent de nous, nous dévisagent, demandent des Bics, du chewing-gum, " Goma" en Roumain. On a beaucoup de choses, mais pas cela !

Le souper se prépare, le ciel est merveilleusement pur, les étoiles se mettent à briller les unes après les autres ; on se prendrait pour des tziganes heureux. L'enfant recevra un ballon et du chocolat à notre départ. Un litre d'huile de moteur sera aussi donné à un chauffeur d'une Renault à la Roumaine. Quelle aubaine d'être passé là à ce moment pour ce Roumain parlant d'ailleurs bien le Français.

Le noir maintenant est absolu, on repart, on va vers l'inconnu. Au départ, on préconisait de ne pas rouler de nuit en Roumanie. Mais il le faut cependant, ne pas perdre de temps, telle est la consigne. Le tour de rôle est mis au point pour le voyage. Le chauffeur doit user de grande vigilance car la circulation ou plutôt la navigation est ardue. Mauvais état des routes, pas de lignes blanches, pas de catadioptres ; où sont les accotements et les fossés ? Pas d'éclairage public ä la campagne, de nombreux attelages non éclairés de même que les cyclistes. Des villages ne filtrent aucune lumière, il n'y a donc aucun insomniaque en Roumanie où alors ils se lèvent dans le noir.

Je suis réveillé par le silence, les moteurs se sont tus. J'entends Otto lancer :" Il aurait voulu démolir ça, ce dingue". Je suppose qu'il parle du Conducator, on doit sans doute être devant un monument. Debout et vite sur le trottoir. ON est à Cluj avec ses beaux monuments. Toute l'expédition se trouve sur le trottoir en plein centre-ville. Soudain du bout du boulevard arrive en trombe une voiture" type ambulance" ou police ; elle stoppe devant nous. Il est minuit, personne dans la rue ? Que nous veulent-ils ? Du véhicule descend le chauffeur suivi d'un garçon boucher vêtu de son calot blanc et de son cache*poussière. Non, c'est une ambulance, c'est plutôt rassurant. Dialogue mi-français, mi-roumain, mi-anglais Sur le sol, l'ambulancier nous indique la route de Tirgu-Mures. " C'est tout droit, large, facile, bonne route". C'est heureux, ces informations sont encourageantes. La ville traversée, on aborde la Nationale 60 vers Tirgu-Mures. On quitte la vallée par une longue ascension vers le plateau. De fait, la route est large mais heureusement, car avec nos petits phares. Richard navigue un peu à l'aveugle. Où est réellement l’accotement ? La poussière nous en cache les limites. Les trous se font de plus en plus nombreux, les véhicules mal éclairés tirés par des chevaux sont autant de pièges qui nous guettent. Derrière, dans les couchettes du mobil home, tout le monde dort. L'approche de Tirgu-Mures provoque dans la cabine de pilotage une certaine crainte. On n'a pas oublié les images TV montrant les massacres et les bagarres entre les deux ethnies roumaine et hongroise. On distingue maintenant au loin les lumières de la ville-martyre. Est-ce que cela se voit dans le noir de la cabine car Pascal descend et ne veut pas rater le passage en ville. Une usine éclaire tristement la route ; à gauche, un campement de tziganes, peut-être ! Instinctivement, on ralentit, le tzigane s'avère être un soldat, barbouillé de noir, fusil ä la main et qui se précipite au centre de la route. On stoppe. 

Impossible de comprendre la harangue. Les cigarettes restent la monnaie de passage la plus facile. On longe le char immobilisé à droite de la route. Sans se préoccuper des camions qui nous suivent, on pénètre en ville.

Derrière, Bernard doit faire preuve d'imagination pour passer sans les visas demandés par les soldats. Ils sont en effet dans le mobil home. La traversée de la ville excite notre curiosité, la place principale est gardée par des chars et une troupe assez peu disciplinée semble-t-il. A la sortie, même scénario ; le drapeau troué flotte sur les chars, la troupe bivouaque sans même nous accorder un regard. Adieu Tirgu Mures, puisse l'avenir accorder la paix aux peuples qui te composent. On décide d'effectuer encore deux heures de trajet et de s'arrêter ensuite pour se reposer. Reghin est notre halte. Pas devant le commissariat svp, mais le long du parc. Le convoi est installé. 

Quelques heures de repos puis le froid et l'aube nous réveillent. La ville est déjà en effervescence et il est 6 h du matin, c'est-ä-dire 7 h pour les Roumains. Les enfants, cartable au dos, s'attardent devant les camions à la recherche d'un petit quelque chose qui remplirait leur journée de soleil. On offrira comme d'habitude mais au départ. 

Le ciel est d'un bleu puissant, on reprend la route par la très belle vallée du Mures dont la rive nous accueillera pour le petit déjeuner et les ablutions "rituelles". Ce sera aussi l'occasion d'observer le travail du berger qui déambule le long du versant de la vallée. Les villages de la vallée du Mures sont très beaux, les maisons ne sont pas ternes, elles seraient même étincelantes de couleur vives si la couleur était en "vente libre". Certaines maisons offrent des pans violets ou bleus d'un plus bel effet. Le puits à balancier, les fossés où coulent une eau qui semble propre, les arbres fruitiers aux troncs chaulés forment un ensemble pittoresque.

On quitte alors la rivière pour grimper sur les contreforts des Carpathes. Toblita, à 680 m d'altitude est traversée, on approche de la dépression de Gheorgheni, terre ä blé que sans doute les premiers beaux jours peuplent de paysans, d'attelages et de tracteurs. Ditrau et enfin Gheorgheni, il est 11 heures du matin.

Otto après avoir parlé avec un passant, nous guide vers le rendez-vous où le convoi stoppe. A peine arrêté, on est accosté par une dame qui en bon français nous demande si nous venons de Profondeville. Le contact est établi. C'est Elisabeth, la personne qui à Gheorgheni a aidé le 1er convoi parti en janvier. Andras l'accompagne, il est de Chiléni où nous nous rendons maintenant.

On est heureux, 10 km nous séparent du village adopté. La dépression est immense et est bordée au loin par les montagnes bleutées dans la brume de cette belle matinée.

La pancarte Chiléni franchie, nous pénétrons dans le village, les maisons bien alignées le long des palissades de bois brun sont séparées de la route principale goudronnée par un fossé où coule un filet d'eau. Des petits barrages retiennent le courant et forment de petites mares destinées aux lavandières. L'école est là, près de l'église, fraîche et pimpante. Les églises en Roumanie sont belles et bien entretenues, allez savoir pourquoi ? Les camions négocient le tournant et pénètrent dans la cour de récréation. Graziella, l'ép0use d'Andras est institutrice et sera désignée l'année prochaine ä Chiléni. Elle est rejointe par le directeur de l'école et par l'institutrice maternelle. Aujourd'hui, les enfants sont en congé, les enseignants sont en conférence pédagogique, mais déjà, le téléphone indien ou roumain a fonctionné, les premiers écoliers arrivent suivis bientôt par d'autres. Les parents du comité d'accueil se joignent au groupe. 

Il est décidé de décharger le convoi et de stocker le tout dans les locaux de l'école. Ce bâtiment sert aussi de salle de fêtes pour la communauté villageoise. Les vêtements sont déposés par le biais d'une chaîne humaine, Belges et Roumains, enfants et adultes confondus. Petit à petit, la minuscule salle de gymnastique se remplit. (Si les sportifs de chez nous voyaient ce local, comme ils deviendraient modestes.) Les denrées agricoles sont déposées dans un autre local.

Nos hôtes sont très intéressés par cette arrivée de blé occidental de même que les ingénieurs agronomes de la ferme collective dont on voit les toits ã une centaine de mètres du fond des jardins. Cette arrivée de denrées est l'occasion de marchandages. Graziella insiste auprès de nous pour que nous redisions en présence de l'ingénieur style très décontracté, longs cheveux, jean délavé, notre volonté de faire distribuer ce blé aux paysans de Chiléni en priorité. Les villageois ayant pris depuis la Révolution leurs destinées en mains sont bien décidés à ne pas se laisser avoir. Si la coopérative veut tester le blé, il lui en coûtera le double de ce qu'elle aura utilisé. Un sac à la coop égale deux sacs pour les paysans. Juste retour des choses Le local est mis sous clef comme celui où attendent les vivres et les vêtements ainsi que les colis personnalisés des écoliers profondevillois destinés aux enfants de Chiléni. Appliquée sur le rebord de la porte et du chambranle une inscription " Ne pas ouvrir avant la réunion du comité". Le partage sera effectué comme en toute bonne démocratie. Cet exercice est un bon présage.

Maintenant, il est temps de manger déclarent Andras et Graziella. Toute 1'équipe se dirige à pied vers la maison en longeant ces palissades hautes d'environ deux mètres. Gue peut bien-t-il y avoir derrière ? La porte du jardin s'ouvre, un espace clos se découvre à nous, clôturé par une palissade qui se prolonge jusqu'aux limites de la petite propriété. Ces rangées de planches brun foncé donnent au coin un petit air de Farwest. Derrière, l'espace de la ferme d'état avec ces grands hangars. Dans l'étable, le propriétaire nous fait l'honneur de nous montrer les quelques bêtes qu'ils élèvent. Une petite vache brune et blanche, aucune comparaison avec le blanc bleu belge, voisine avec quelques cochons. De l'autre côté ln beau cheval, de petite race comme on a en vu tout le long des chemins, piaffe en nous voyant entrer. De la volaille court dans tous les sens. Attaché à sa chaîne, un chien tire nerveusement en aboyant, aidé en cela par tous ceux du coin.

Après cette visite d'usage, le groupe s'installe à la table dressée en notre honneur. La joie se lit sur tous les visages, les cuisinières ont avec les produits de la maison fait des miracles, on découvre ainsi une touche de cuisine orientale bien agréable. Les petits verres de vodka locale ou de cognac roumain défilent sans arrêt. Heureusement que la région compte aussi des eaux minérales. Après le repas, nous nous rendons à Gheorgheni, la ville voisine distante d'une dizaine de kilomètres. Elisabeth nous y invite pour y prendre une tasse de café. Son appartement est situé dans une habitation type HLM. Les murs extérieurs pleurent après de la couleur tant ils sont ternes, jaunâtres ou verdâtres ; de beaucoup de ces murs sort une buse, signe du chauffage d'appoint de la période noire où en ville, le chauffage était limité à une température de 14° malgré les hivers continentaux froids et longs.

A peine dans le hall de l'immeuble, on voit la pauvreté ou plutôt l'impossibilité de faire mieux. Au premier, on entre dans le 2 ou ä pièces meublé avec beaucoup de goût et de chaleur humaine. Le café, la vodka nous réunit tous autour de la table.

Les conversations fusent de toutes parts. Un professeur de langues étrangères dont le français et le russe ainsi qu'Elisabeth expliquent à leur façon la vie qu'ils mènent aujourd'hui. On envisage un Contact avec les étudiants de dernière année de français. Il n'aura pas lieu faute de temps. Cela aurait été une belle expérience. Elisabeth nous propose alors de passer par la clinique et de poursuivre par une petite promenade en ville. On se dirige vers l'église St Georges, très bel édifice du 18° siècle, resplendissant de couleur blanche et ocre sous le soleil descendant lentement vers l'horizon.

A l'approche du sanctuaire, des chants nous parviennent aux oreilles, il s'y déroule un office. La porte ouverte nous livre une église comble où les fidèles prient à haute voix. Les Roumains ont soif de spiritualité. Notre promenade se termine prés de nos camions garés le long du trottoir. Ils sont observés sous toutes leurs formes par une vingtaine d'enfants et de badauds qui essayent toujours d'obtenir cigarettes ou autre monnaie d'échange. Notre mission à Gheorgheni est de livrer un appareil de dentisterie au dispensaire de la ville. Le médecin de service ainsi que le directeur nous accueillent, l'appareil est décharge ; qu'en feront-ils ? Il sera peut-être échangé plus tard contre des médicaments plus urgents que l'appareil. Pourtant en regardant la population des villes, ils doivent avoir besoin de dentistes. Le médecin observant les colis restés dans le camion s'informe de savoir s'ils renferment des baxters, hélas, non, c'est uniquement des emballages de baxters. Ils auraient été les bienvenus, l'hôpital en est dépourvu.  Après ce passage " en clinique ", la nuit tombante nous ramène à Chiléni où nous nous séparons pour rejoindre nos hôtes. Michel et Jacques passeront la nuit dans la maison de l'institutrice de l'école maternelle ; Jean, Bernard, Richard et Jules resteront chez Andras et Graziella ; Otto, Dominique, Pascal et votre serviteur chez Imré. La table est dressée, sans doute comme pour les grands jours. Nous dînerons comme des rois, servis comme des rois, par les reines de la maison que sont Illi et Martha sous les ordres d'Imré et tout cela devant le regard muet de Levente, le fils de la famille. Otto, la providence même, pour nous discours avec la maisonnée en hongrois et nous sert d'interprète. Cette triangulation de la parole nous permet de comprendre un peu nos hôtes. Mais cette soirée sera surtout conviviale, les paroles et les gestes d'amitié défileront jusque tard dans la nuit, ponctuée de verres de vodka et de "trinquages".

Pascal et sa guitare ont encore ajouté un élément de joie à la soirée. Lentement, le visage d'Illi se déride. Imré par contre toujours souriant ponctue chaque chanson d'un "santé" en hongrois. Et hop, les petits verres défilent. Quand on refuse, il se met à grimacer et on voit bien qu'il est déçu. On ne sait pas résister. Illi nous apprend une complainte des Hongrois de Roumanie, la chanson ou plutôt l'air pour nous sera le fil conducteur des deux jours passés à Chiléni. 2h30 du matin, il est temps de rejoindre les lits préparés pour nous. La chaleur qui règne dans la chambre est intense, ils ont eu peur que nous n'ayons froid, mais après ce que chacun avait ingurgité. Pas trop de commentaires et on s'endort. Mais ça ne pouvait manquer d'arriver. Est-ce l'eau ou l’alcool ? Mais il faut que je sorte. Après avoir réussi à ne pas réveiller Pascal, à ouvrir les deux portes dont une servant de double vitrage, sans bruit, je me dirige vers le fond du jardin où se trouve l'endroit. La nuit est merveilleuse, la lune éclatante ; il fait frisquet mais ce petit air continental fait du bien. Le chien de la maison se met à aboyer, moi qui pensais qu'il n'entendrait rien ! Pas de chance, tous les quadrupèdes voisins se joignent à lui. Tout Chiléni doit sans doute aboyer. Vite fait et retour au lit, salué par un concert de ronflements de tous ceux qui prétendent qu'ils ne ronflent pas.

Le soleil matinal dore déjà les murs des habitations que nous nous levons. Martha nous attend avec le grand bassin d'eau chaude qu'elle changera après chacun de nos passages, dans le petit couloir servant de salle de bains. La table est prête. Un déjeuner copieux avec encore les produits fournis par la petite exploitation familiale, les produits de la terre : œufs, fromage fait à la maison, le morceau de lard sorti du saloir et le petit verre de..., la toute petite tasse de café (provenant sans doute des produits du premier convoi). Imré a invité deux de ses collègues pour nous saluer et nous écouter chanter. Ce dont on s'acquitte allègrement. 

Ce matin, la mission est d'effectuer nous-mêmes la distribution des colis préparés par les enfants de chez nous. A l'école, les petits de Chiléni sont déjà en classe, grand local au plancher de bois avec des murs presque vides, des bancs en bois comme il y en avait chez nous il y a 50 ans. La distribution commence, chacun reçoit son colis et des fruits. Les cadeaux s'accumulent devant 165 gosses très sérieux et sans doute habitués à une discipline de fer, ils ne bronchent pas. L'instituteur montre l'exemple et ouvre un paquet en invitant ses élèves à le faire. Le regard noir de ces enfants s’illumine en enlevant la ficelle colorée et en dépliant l’emballage ; bics, cahiers, plumiers, apparaissent. Que de petits plaisirs en perspective ! Chacun se livre à sa distribution. Les couloirs s'emplissent de boîtes vides mais les cœurs s'emplissent de tendresse. 

Il faut maintenant aller à l'école maternelle située dans une autre rue du village. Ici, le bâtiment ressemble à une maison d'habitation. Dès qu'on y pénètre on suffoque, en effet le grand poêle traditionnel trône entre les deux pièces et répand une chaleur épouvantable, il est vrai que quelques jours avant notre arrivée, c'était toujours l'hiver. Les petits sont assis en rond, tabliers bleus identiques autour de petites tables. Les oranges et les bananes devant eux, ils attendent. Parfois des pleurs répondent à notre geste. Les grands parents se sont amenés, quelques femmes essuient des larmes. Les ananas que nous avons apportés sont examinés sous toutes les coutures, humés à plein nez. En avaient-ils déjà vus en réalité ? 

Il faut se dépêcher, car Elisabeth nous a préparé une surprise. Embarquement dans le mobil home pour Gheorgheni. Nous sommes déjà en retard. L'excursion programmée nous conduira au milieu des montagnes, au Lac Rouge à 1200 m d'altitude. Cette chaîne de montagnes des Carpathes est surtout une immense forêt de sapins avec des échancrures rocheuses de type calcaire. Par une route en lacets, nous grimpons vers le col. Dans les vallons, des langues de neige sale achèvent de fondre. C'est très sauvage, les montagnes ne sont pas encore colonisées par des constructions anarchiques. Au col, un petit lac reflète les troncs des sapins, il paraît qu'il prend la couleur sang au soleil couchant. Une petite station climatique est installée à cet endroit, quelques bâtiments dont plusieurs en construction feront de ce site sans doute, une future station. Elisabeth et lmré nous conduisent dans une auberge pour le dîner. Dîner très simple mais bon toujours avec les produits de la terre, grosse soupe et omelette, le vin servi est comme dit la chanson, une affreuse piquette. Les Roumains du sud sont pourtant de bons viticulteurs mais le bon vin n'était pas pour eux. C'est l'occasion pour nous de côtoyer la population, ouvriers forestiers, jeunes militaires démobilisés et qui la fêtent à cet endroit, paysans qui avec leur longue charrette de foin redescendent vers les fermes de la vallée en un long cortège bucolique. Ce sont des Roumains de souche dit Imré, ils ont le bonnet de fourrure caractéristique que les Roumains d'origine hongroise ne portent pas. Après le dîner, nous entamons sous la conduite de notre guide, la descente vers les gorges. Le paysage devient grandiose, les falaises s'élancent vers le ciel. Dans le fond, dégringole le torrent aux eaux vives survolé régulièrement par la bergeronnette et le merle d'eau. La fraîcheur et l'ombre nous accueillent. Le long de l'étroit défilé sont dressées de petites cabanes aux volets clos qui attendent les touristes de la saison d'été. Nous entamons alors la remontée. On entend les mollets de certains qui se plaignent. Au col, après un bon bain de pied dans l'eau glacée, Jean nous redescend à la ville. Merci, Elisabeth, ce fut une belle journée. 

Le soir, nous réunit encore chez nos hôtes pour le souper, mais la société s'agrandit car tout le monde se retrouve pour la dernière soirée où coulent non seulement, le blanc régional mais notre breuvage national emmené dans nos soutes. C'est l'occasion pour nous de tester la capacité d'absorption de liquide d'lmré et d'Andras. Ils encaissent mais leur épouse les lorgne. On termine la soirée relativement tôt car demain, c'est le retour. Minuit et on se sépare.

Le lendemain, nos hôtes nous couvrent de cadeaux personnels, poterie régionale, souvenirs, c'est l'heure de la séparation. Imré ne résiste pas à l'idée de me montrer sa cave, où il ne reste plus que des pommes de terre, des oignons, quelques carottes et des pommes ; ces aliments feront la jointure avec la nouvelle récolte. Toute l'équipe se retrouve dans la cour de l’école ainsi que les enfants et de nombreux parents. Ce sont les dernières photos, les derniers V de Chiléni. Les chauffeurs vérifient les moteurs, remplissent les réservoirs d'huile et de carburant. Graziella nous invite dans une classe pour les adieux. Ce sera, sans doute le moment le plus intense de ce voyage. Debout, nous l'écoutons dire au nom de la communauté locale ce qu'elle ressent après notre visite. Nous recevons tous une poterie et un œillet rouge en guise de l'amitié de ces villageois. Ils entonnent alors un chant régional en hongrois. L'émotion est grande, on entend le sanglot des femmes qui courbent la tête sous leur foulard ; les hommes grimacent. Quel sera l'avenir de ces hongrois de Roumanie ? Après les derniers adieux aux familles qui nous ont hébergés, on embarque. Les mains se lèvent. Adieu Chiléni et sans doute à bientôt.